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identité nationale

  • Vous avez dit identité nationale ?

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    La phrase d'Albert Camus (que le Président veut panthéoniser) n'a jamais été aussi vraie : "Mal nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du monde". Je pense en premier lieu que ce débat sur l'identité nationale est bien mal nommé pour mener une réflexion si fondamentale et si complexe.

    Notre société française connaît certes depuis plusieurs années des soubresauts dans son actualité qui alimentent les pires démons, les plus glauques pensées et les plus dangereux amalgames. Cependant, le recul de la mixité et des droits des femmes dans certains quartiers, le repli communautariste, la montée des intégrismes (religieux et politiques) et la dérive sectaire de quelques françaises - parfois converties - portant le voile intégral relèvent de domaines très différents, souvent confondus, comme l'intégration, la laïcité ou la citoyenneté. Ces questions fondamentales doivent évidemment être débattues, mais concernent avant tout notre projet de société, et non notre identité. Faire le bon diagnostic suppose d'employer les mots justes. Ma formation d'historien, (complétée par un diplôme du monde arabe contemporain), m'incline à penser que l'on doit plutôt débattre pour fortifier les piliers de notre modèle républicain universaliste - la laïcité, l'égalité des chances, l'école publique - au lieu de flatter une grille de lecture nationaliste et dangereuse.

    Le débat sur l'identité nationale est donc à mes yeux une opération politique viciée. Car l'identité est forcément multiple, mouvante, résultat d'influences et de courants très divers, surtout dans un pays comme la France.

    Ce débat, et c'est en cela qu'il me dérange profondément, mène à des dérapages inévitables, une stigmatisation de l'étranger et un soupçon sur l'islam qui ne serait pas d'ici. Mais qui est vraiment d'ici ? Qui est le vrai français, celui de souche, celui de la deuxième, la troisième génération ? Pour ma part, je suis français par mon père depuis 150 ans (rattachement de la Savoie à la France) et français par ma mère depuis moins de 80 ans (grand-père maternel espagnol).

    Réfléchir à une identité nationale hypothétique, c'est faire le lit du nationalisme, en douceur, l'air de rien. Notre identité est toute personnelle, toute intérieure. Donc oui je suis français... comme 62 millions de personnes. Oui je me sens français mais je ne sais pas le définir, parce que cela reste un sentiment, une sensation, une référence à des valeurs auxquelles chacun se réfère.

    Pour autant, que la gauche considère que le simple fait de parler d'"identité nationale", cela revient à utiliser le langage de l'extrême-droite, ce n'est pas vrai. Car le débat étant lancé, si on refuse d'y apporter sa contribution, il n'y aura de définition que celle de l'extrême-droite, c'est-à-dire la définition raciale. Maintenant, si le débat prend une tournure populiste en allant chercher ce qu'il y a de plus bas chez les gens, en secouant le racisme qui dort en beaucoup de français, effectivement cela va être problématique. S'il s'agit de prendre le peuple à témoin pour une définition de l'identité nationale, on ne va pas produire quelque chose de bien intelligent. Débattre de cela impose des références et une culture assez étoffées.

    L'identité, je suis donc prêt à en discuter, mais ce qui me gêne, c'est de parler d'identité nationale car on relègue au second plan la République et ses valeurs : liberté, égalité, fraternité. Je souhaiterais qu'on parle, si débat il y a, d'identité républicaine française.

    Car je pense qu'il y a une identité française par référence à des valeurs forgées dans l'histoire de notre pays. Il y a en France une conception de l'intérêt général, catégorie éminente au-dessus de la somme des intérêts particuliers et ayant donné corps à une école française du service public à laquelle nous sommes, et je suis, particulièrement attachés. Il y a aussi une affirmation du principe d'égalité qui tend à l'égalité sociale au-delà de l'égalité juridique et qui fonde notre modèle d'intégration sur le droit du sol, contrairement à une large partie des autres pays dans le monde. Enfin, il y a je pense, une exigence de responsabilité citoyenne, aux dimensions juridiques et morales, que permet le principe de laïcité.

    Il y a donc aussi une identité française dans l'exercice effectif de la citoyenneté par des droits, des devoirs et des libertés conquis de haute lutte. La France offre à ses habitants un statut du citoyen fondamentalement politique mais aussi économique et social. La France a aussi une spécificité de démocratie locale qui rapproche le citoyen des lieux de pouvoir, en particulier dans nos 36 000 communes. Enfin, nous avons des institutions nationales sans cesse revues (quinze constitutions en deux siècles) qui font de la France un véritable laboratoire institutionnel où cinq républiques ont émergé.

    L'historien Fernand Braudel disait « que le thème de l'identité française s'impose à tout le monde, qu'on soit de gauche, de droite ou du centre, de l'extrême gauche ou de l'extrême droite. C'est un problème qui se pose à tous les Français ».

    Notre modèle français a longtemps été universaliste et providentialiste. Il s'est construit au cours du temps. La France a donc connu plusieurs identités nationales. Après l'identité royale féodale, il y eut l'identité monarchique. Sont venues ensuite l'identité révolutionnaire et enfin l'identité républicaine, qui a essayé de faire la synthèse entre les précédentes. C'est le socle sur lequel nous avons vécu et qui a débouché sur l'identité démocratique qui est en vigueur de nos jours.

    Ce débat fait donc beaucoup parlé, à droite comme à gauche. Le député socialiste, Julien Dray, a encouragé récemment la gauche à participer à ce débat, en déclarant, « je ne sais pas si ce débat est justifié et souhaitable mais il est là. Et comme il est là, je pense qu'il faut y répondre ». Pour ma part je rejoins plutôt la position d'Alain Juppé qui se montre sceptique sur l'intérêt de débattre de l'identité nationale, estimant que « la question qu'est-ce qu'être français ne se pose pas vraiment et que nous connaissons la réponse ». Il cite à l'appui de sa déclaration la devise de la République: « liberté, égalité, fraternité », trois mots qui, selon lui (et moi), « restent d'une actualité totale », «Ajoutons-y la laïcité et on a l'identité française ». Il conclu son point de vue par ces mots, que je partage totalement : « Tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres, et en particulier les musulmans contre les autres, est détestable ».

    En conclusion, et de façon à pouvoir débattre sur des bases saines, avec des mots et des références justes et précis, il faudrait consulter les intellectuels, les universitaires, les historiens, et mettre des textes fondamentaux à la disposition des gens, pour éviter un débat de café du commerce. Le débat tel qu'il est engagé depuis son lancement est préjudiciable à la cohésion sociale et républicaine de notre pays, car il jette sur la place publique des notions floues, des repères faussés, des idées nauséabondes, sans barrières, sans cadre et sans garde-fou. Ce débat divise donc, sème le doute et risque d'écorner l'identité française elle-même qui est faite avant tout d'une volonté de vivre ensemble. Il est temps que ce débat dans sa forme actuelle cesse de distiller le trouble avant que son poison n'ait rendu la nation plus malade qu'elle ne l'est.